Deux mois et demi sont passés. Je construis mes repères, une routine, un quotidien, une existence paisible, et une nouvelle vie…le temps de l’installation se termine, le temps de l’attention continue se relâche, on s’habitue, on se familiarise. Je suis chez moi.
Oui, la routine : les dix allers-retours au bus counter pour se faire un abonnement. J’arrive, fermé. Mauvais jour. Je reviens, fermé. Mauvaise heure. Je reviens, ouvert : personne ne parle anglais. Je reviens, ouvert : je remplis un premier feuillet, à faire signer par mon centre (loin !) ; le temps que je revienne, il est trop tard (pas sur les horaires d’ouverture pourtant…), on me renvoie. Je reviens, les heures ont changé, fermé. Je reviens, j’ai confondu les jours, fermé. Je reviens, il manque un papier. Je reviens, fermé, je ne saurai jamais pourquoi. Je reviens, ouvert : espoir, début de l’inspection générale de mes papiers. J’attends 15 min que quelqu’un d’autre vienne que le gars du comptoir qui observe attentivement mes papiers sans bouger. L’autre arrive, deuxième inspection générale. Coup de fil, encore. J’attends. On me regarde attentivement, on me scrute. Silence. Attente.
Verdict : pas d’abonnement pour les casual student.
La routine. Je veux m’inscrire en cours de sanskrit : j’y vais, on ne parle pas anglais, on me renvoie ; je reviens, il n’y a personne ; je reviens, le professeur vient de partir manger, il faut l’attendre 2h ; je reviens, ce n’est pas possible de faire du sanskrit, mais je laisse un mot ; je reviens, il n’y a toujours aucun professeur, mais on me donne son numéro ; je reviens, personne en vue ; je reviens, tout est fermé ; je reviens, on ne parle pas anglais ; je reviens, on me fait attendre, toujours pas de professeur en vue ; je reviens, je rencontre ce professeur qui me prend en cours particulier, me montre les dictionnaires légués par une française qui avait appris avec lui, qu’il me léguera aussi., les cours commencent et je parle en sanskrit !
La routine. J'ai trouvé un Bailly à la BU, au rayon des études françaises, au fond, perdu, tellement poussiéreux et brun que certaines pages sont illisibles. Ca, un livre sur la physique nucléaire, un bouquin de linguistique dont la couverture est moisie et illisible, un dictionnaire du vocabulaire technique de la finance au milieu de la littérature dans des bouquins vieux de 200 ans, etc etc etc. Mais pas de dictionnaire anglais-français, français-anglais...
La routine. Deux pigeons viennent de rentrer dans le salon, volant à travers l’appartement jusqu’à ma chambre. Un nid sur le balcon. Un pigeon sur la corde à linge. Un pigeon sur le dossier de notre fauteuil. Un pigeon dans la cuisine. Un pigeon dans le salon.
La routine. Une bestiole, un croisement entre un cafard et un truc plus gros avec des pattes dans le bus, et je ne hurle pas. Un lézard m’observe pendant que je m’efforce de réciter mes conjugaisons sanskrites, et que mon prof et moi rigolons bien lorsque nous comprenons que j’apprends à partir de la première personne jusqu’à la troisième, du « je » jusqu’au « il », tandis que lui, évidemment, apprend la troisième personne d’abord, la première en dernier
La routine. Barbie en sari dans les magasins. Un grand fou-rire durant la publicité qui passe à l’entracte de Wall Street, ces interludes indiennes qui interrompent un film américain en plein milieu d’une scène, au milieu d’un énorme suspense, au milieu d’une scène pathétique, avec une bonne musique de Bollywood à fond et des gens qui accourent pour vous demander si vous voulez manger ou boire quelque chose.
http://http://www.youtube.com/watch?v=RPJTI8bO6C8"
Je mange des frites au miel, et ce n’est pas mauvais. Je mange des boules marrons étranges remplies d’eau sucrées, et ce n’est pas (trop) mauvais ; je mange des boules blanches marrons à presser qui suent l’eau sucrée, et ça, par contre, c’est vraiment dégueulasse.
La routine. Coupure d’électricité dans un market de riche : des clients chez Swarovsky en train de payer, sans générateur. La vendeuse doit sortir une énorme lampe de poche immonde, et paiement dans la nuit, à la lueur de la lampe de poche, pour des diamants.
- Après avoir mangé dans un restaurant classe et in, nous commandons deux cafés : impossible, il y a une coupure d’électricité, aucun service. Tout le restaurant s’arrête, on lave les vitres, je vais aux toilettes dans le noir complet. Attendez trente minutes. Une heure après, nous partons, sans nos cafés.
- Mes conversations skype qui s’interrompent et les texto que j’envoie « oui, je te rappelle dans 10 min, coupure d’électricité ! ».
- Ou les parties de soirée à la bougie, ou les nuits tous porte grande ouverte pour cause d’arrêt de ventilateur…
La routine. Les yeux braqués sur moi des hommes dans le bus parce que ma chemise, à manches longues, a un léger, très léger décolleté, chemise blanche légèrement, très légèrement transparente un matin de mousson… ou celui qui harcèle Pauline au téléphone parce qu’il travaille à Pizza Hut et qu’il a trouvé sa voix jolie quand elle a commandé.
La routine : un soir, dans notre rickshaw, nous passons devant un carrosse : un vrai, un énorme carrosse de cinq mètres de long et autant de haut, recouverts de paillettes, encombrés de coussins, remplis de serviteurs, et un homme à l’intérieur. Bienvenue au temps des Maharadjahs.
La routine : le bordel immense et indicible des jeux du Commonwealth. Il y a des line dans les rues, des files délimitées par des balises réservées. Sauf quand des motos s’y insèrent…ou des rickshaws…les policiers essayent d’introduire le concept de file : sauf quand ils tournent la tête ; on s’engueule, on se passe devant, on oublie une fois la balise dépassée, on revient aux six voies anarchiques, et les motos, et les rickshaws qui se faufilent. On négocie le prix des courses, parce qu’il faut passer devant le terrain de tennis, et que c’est définitivement l’anarchie de la circulation (mais les jeux méritent un article à eux tout seuls…)
La routine : quand je veux dire three, je prononce « tri » ; quand j’acquiesce, je hoche la tête de gauche à droite ; quand je dis « fifty », je prononce « pipty » ; notre femme de ménage est arrivée pour négocier, se présenter, et ne parle pas un mot d’anglais : il nous a fallu l’aide de notre propriétaire et de son fils, trois allers-retours à l’appart, une demi-heure de traduction pour arriver à nous comprendre. Et cinq minutes d’allers-retours dans l’appartement à lui montrer successivement serpillère, torchon, balai pour répondre à ce mot étrange qu’elle prononçait, avant de comprendre qu’elle nous disait qu’elle avait fini.
La routine : la fin de la mousson, oui, celle qui n’a pourtant pas de fin, la plus pluvieuse des trente dernières années. Il n’a pas plu depuis presque une semaine. Delhi sèche, on commence à ne plus envisager le chemin du bus comme un parcours du combattant, l’aventure du quotidien. Mes vêtements sortent moins moisis de mon placard ; j’ai d’ailleurs encore réussi à sauver un tee-shirt et un pyjama, et je n’ai plus peur dès que je l’ouvre. Les murs, d’où la peinture tombe à certains endroits, commencent à sécher. On parle de mettre des chaises sur le balcon. On mange au restaurant sur les terrasses, la chaleur est sèche, c’est un véritable été, il faut chaud, il fait bon vivre. On envisage sereinement de partir en week end. Les débardeurs, les glaces, les bières fraîches, les promenades dehors… Delhi donne envie de sortir, et l’on pense aux prochains mois magnifiques qui s’offrent à nous.
La routine à Delhi, où l’on voit les étoiles la nuit, et des éléphants dans les rues.
http://http://www.youtube.com/watch?v=0HpKe1lUo5I
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