Cette enclave de liberté et de calme qui émerge de cette jungle géante. Enclave, c'est bien le mot. Créée à l'égard de la ville (qui l'a rejointe depuis), près de l'aéroport, à l'écart du reste du monde, une manière pour le gouvernement de laisser le communisme régner sans danger sur son fonctionnement à lui. Une liberté donnée, contenue dans cette énorme campus que l'on ne traverse jamais réellement, que l'on ne connait jamais réellement, dans lequel on finit toujours par se perdre...et par monter dans le 615, ce bus magique qui le traverse dans tous ses recoins et qui vous ramène tranquillement à la maison.
La JNU, ce n'est pas Delhi. Ce n'est pas l'Inde non plus. C'est la JNU, cette exception dans le paysage universitaire indien : ici, les hostels sont mixtes, avec deux ailes simplement pour délimiter la distinction homme/femme ; ici, il y a des femmes, en master, en doctorat, qui parlent librement avec les hommes, dans les mêmes cours ; ici, ces mêmes femmes sont souvent habillées à l'occidentale ; elles fument, et boivent probablement ; ici, les étudiants sortent en pyjama, pas rasés, habillés comme des sacs, et hantent le campus de jour comme de nuit (mais encore plus la nuit!) avec des baraques qui font à manger 24h/24, dans des bâtiments délabrés mais intégralement recouverts d'affiches politiques ; ici, les gens discutent au soleil, sous les arbres, dans un canteen avec un tchai, et errent de jour comme de nuit (mais surtout de nuit!) ; ici, les étudiants n'ont pas le droit de cuisiner, d'avoir de frigo dans leur chambre, mais vous entendez votre doyen de philosophie dire « doing illegal things is the only way to use your freedom » ; ici, tout ce qui est illégal et condamné par le gouvernement indien se pratique, se trouve ; ici, l'histoire est enseignée sous une perspective marxiste, les cours de philosophie finissent par une critique politique sur la corruption, la technocratie, les perversités des castes, et la montée de l'Inde dans un système inégal qui enrichit les riches et laissent les bidonvilles persister ; ici, les grèves succèdent aux jours fériés, la politique à la religion ; ici, les grèves aboutissent toujours, et les étudiants obtiennent gain de cause.
J'ai mis beaucoup de temps avant d'écrire sur la fac, les cours ; je passe pourtant mes journées à les analyser, non pas tant pour leur contenu philosophique que pour la manière dont ils sont enseignés. Pour la première fois, je ressens la philosophie dans son effectivité : jour après jour, j'analyse ce pays, ce que je vois, ce que j'entends et ce qu'on m'en dit, et c'est dans les cours seulement que je comprends à quel point, tout ce que je perçois n'est que le simple recouvrement d'une vérité beaucoup plus profonde : tout, absolument tout ce que je vis est différent, parce que toutes, absolument toutes nos structures mentales sont radicalement différentes. C'est bien simple : créez une opposition à tous vos concepts occidentaux, vous obtenez la philosophie indienne, et mes cahiers sont recouverts des mentions « Indian # Western », « Indian against Western ».
Puis-je avouer que sortie de mon premier jour de cours, j'étais complètement et profondément déprimée ? Il y a des différences que vous ne pourrez jamais combler, et après vous être aperçus qu'elles se trouvent dans le fondement de toute votre pensée, de tout votre langage et de toute votre conception du monde, vous finissez par conclure l'écart qui vous sépare est radicalement, ontologiquement et définitivement trop grand pour que vous puissiez le combler un jour. Et peut-être est-ce vrai finalement...
Durant ce premier cours, mon professeur a expliqué ce qu'était le concept d'individualisme, devant les yeux intéressés, mais profondément étrangers de mes camarades ; durant ce cours, un tableau opposait la conception de l'identité chez les occidentaux et les indiens, et notre anthropocentrisme s'opposait au cosmocentrisme indien : l'identité se trouve dans le flux du monde, et c'est le monde qui vous donne votre identité. Et cela, cela qui leur paraissait à tous si naturel, si normal, tellement ancré dans leur pensée, me semble, à moi, complètement étranger : et me voilà à les interroger, en recueillant des réponses qui leur sont si innées, et je les sens qui ne comprennent pas le fondement de ma question.
Puis, une conférence sur le Mahâbhârata, leur épopée nationale, leur Odyssée. Lecture philosophique d'un extrait ; après la mise en contexte de celui-ci, j'étais, et jusqu'à la fin, complètement perdue. Ils évoluaient avec aisance et naturel dans un univers qui m'était radicalement étranger, texte en sanskrit disposé à côté. Des références aux quelques milliers de pages et aux grands épisodes que tous maîtrisent, l'appel à des concepts et des philosophies dont le nom même ne m'évoque rien, des commentaires que je ne saisis pas, parce que je me rends compte que leur manière même de raisonner m'est étrangère, et que dans une discussion, je n'ai le temps de ne rien m'approprier ; la conversation leur est naturelle, elle m'exclue de fait : je me sens au plus profond et de tout mon être, Etrangère.
Cela, jusqu'au moment où l'intervenant, professeur de Tel-Aviv, évoque Lévinas, juif français, et explique qu'il pensait en français mais avec des concepts hébreu, introduisant un concept qui explique une partie de sa théorie ; alors que j'avais perdu espoir de comprendre quelque chose, les quelques minutes qui passent sur Lévinas me ramènent instinctivement, naturellement et si aisément à ma culture, à ma philosophie, et à la signification. Je comprends.
Ce soir-là, à la maison, j'arrive désespérée. Mon colloc écoutera mes lamentations, et je sens, en racontant cela, qu'il me comprend : il est français, il est de mon monde. Nous leur sommes tous deux étrangers.
Après cela, les cours continueront dans le pendant inverse du désespoir : l'enthousiasme profond et exalté. Chaque cours, je note une différence, une étrangéité qui me fascine, me fait revenir le lendemain avec la même attention au monde, la même faculté d'analyse que j'essaie d'affiner au mieux, de détacher de sa naïveté.
Je m'aperçois que j'écris la lettre grecque « phi » pour le mot philosophie, la lettre « phi » suivie d'un « mu » pour le mot phénomène, la lettre « phi » suivie d'un « upsilon » pour le mot physique,etc : je prends conscience que cela n'a aucun sens pour un indien, que mes notes sont illisibles pour eux. Le grec n'a pas sa place ici.
J'écris un c avec une barre pour « contre », j'écris « qlté » pour « quality », j'écris une écriture qui a appris à écrire avec l'alphabet latin, non hindi, et j'arrive à peine à déchiffrer ce qu'ils écrivent. Mes notes leur sont illisibles.
Un jour, mon professeur a cité Heidegger. Il continue son cours...il revient sur Heidegger...s'arrête...me regarde, perplexe, puis ose me demander : « est ce que cela vous dérange si je parle de Heidegger ? Je sais que dans certain pays, on ne l'étudie pas à cause de son nazisme... »
Je suis française.
Je suis française : et pour cela, on me regarde quand on prononce le nom de Descartes, on attend mon assentiment sur la prononciation (qui n'est d'ailleurs, pas si mal!) ; et je m'aperçois, dans un instant chauvin, que la philosophie française a un rayonnement mondial ! Et que je passe mes journées à étudier Descartes, Sartre, Lévinas, Habermas, Foucault, Pascal, etc, etc, etc. (et aussi, avec honte, que les indiens maîtrisent la philosophie occidentale, et même la philosophie contemporaine française, alors que je ne connais rien à leur philosophie qui ne s'enseigne qu'à Paris).
Je suis française : et pour cela, les étudiants de doctorat, qui n'ont pas de cours, et qui ne viennent donc qu'occasionnellement au centre, savent tous, absolument tous, que je suis, effectivement, française, que je viens de Lyon, que je suis casual student, et que mon pays est celui de Sartre, de Camus, de Jules Verne, et...du moulin rouge. Bah oui.
Je suis française : et pour cela, je ne comprends pas grand chose aux moments où ils passent en philosophie indienne, où ils enchaînent des concepts sanskrits, des auteurs indiens, des comparaisons entre philosophie indiennes, alors qu'ils naviguent si facilement, que cela leur est si naturel, et qu'ils avancent si vite, commentent si vite, citent si vite...avant de s'arrêter longuement sur le concept kantien d'autonomie, cette faculté morale de se donner à soi-même sa propre loi, que le concept de responsabilité de Sartre les fascine, qu'il est le modèle de vie pour mon professeur athée et rebelle de toutes ces traditions indiennes, avant de s'interroger sur le concept de pacte entre les hommes, avant d'en conclure que Rousseau n'était définitivement pas indien, et qu'il n'aurait jamais pu penser, je veux dire, que cela n'aurait pas pu être conçu dans son esprit ici...
Je suis française, et assez fière de l'être : mon pays est celui de la Révolution, de la révolution féministe, de l'abolition des privilèges, de la triade « liberté/égalité/fraternité », il reste, à l'étranger, ce synonyme d'espoir, d'indépendance, de liberté, de révolution où tout fut possible, où tout reste possible...Il reste, comme cliché, le modèle humaniste. (j'ai aussi un peu honte de vivre dans ce pays où la vérité est autrement compliquée...)
Au milieu des cours de philosophie, il y a la conscience politique : la dénonciation par ce même prof athée des manipulations politiques, la vérité de l'Inde : ces travailleurs des campagnes appelés par le gouvernement pour les travaux des jeux, dont le salaire est officiellement fixé à 120 roupies/jour, mais qui travaillent pour moitié moins, ayant le droit de refuser...et de laisser leur place à d'autre. Et la réalité qui fait que lorsque mon professeur s'exclame, dans un exemple « toute ville a ses bidonvilles », je ne peux pas m'empêcher, mal à l'aise, de me sentir venir d'ailleurs...
Chaque jour me ramène à ma différence, chaque jour me montre combien ce que je croyais acquis comme universel n'est qu'un pendant du relativisme, et qu'ailleurs, une autre vie, ô combien différente, est possible, crée un autre système, qui fonctionne tout aussi bien. Chaque jour je sens que ma philosophie n'en est qu'une particulière, qu'il est possible de s'en échapper, de la critiquer. Je me sens partir de chez moi en même temps que fondamentalement, je sens qu'elle me contient toute entière, et que l'ailleurs me restera étranger. Et il n'y a que dans ces cours que l'ailleurs se dote d'un sens, d'une rationalité, d'un système profond, qui me reste à décoder et à découvrir chaque jour...l'infini de l'esprit.
humm... à ce stade ce n'est plus du blog au sens habituellement attribué à ce mot mais une vrai profession de foi, l'introduction a un futur traité de philosophie comparative entre l'orient et l'occident...enfin.. bon j'espère qu'avec un peu de temps et la compréhension qui va avec les cours sont fructueux...
RépondreSupprimerDis-leur que dans ton pays parfait, on vire les roms et on est en train de passer pour des gros connards nazis aux yeux du monde entier !
RépondreSupprimer"Et la réalité qui fait que lorsque mon professeur s'exclame, dans un exemple « toute ville a ses bidonvilles », je ne peux pas m'empêcher, mal à l'aise, de me sentir venir d'ailleurs..."
Si tu préfères un exemple plus français, tu peux te dire "Toute ville a ses clochards".
Il y a des bidonvilles en France aussi, des camps inhumains, et des clochards...mais tu sais, ça n'a rien à voir avec ici, et ils rigoleraient bien les indiens si tu leur montrais nos clochards en disant "bah regarde, nous aussi on est pauvre!" ^^
RépondreSupprimeret pour le premier, on ne passe pas pour des gros connards nazis : nous sommes de gros connards nazis !!!!!!!!!!!!!
et papa, je crois que c'est fructueux ^^, c'est juste tellement important que même petit à petit, tout reste à comprendre...mais c'est ça qui est cool ! et si vous voulez savoir ma grande fierté du moment : j'ai un prof que je ne comprenais pas à cause de son accent, genre je suivais un quart du cours...je ne l'ai pas eu deux semaines, et à mon retour du sud, JE LE COMPRENDS ! ^^
la vie est belle ^^
bisous à vous
Joli panorama de cette pensée qu'il nous est presque impossible à comprendre!
RépondreSupprimerJ'aime tellement te lire, Elise.