
Cela fait un long, long moment que je n'ai rien écrit...et encore une fois, beaucoup de souvenirs s'entassent dans mon esprit, attendant d'être illustrés. La Thailande, Pushkar, Amritsar, Agra, mon trekk au Jammu, les derniers jours de la JNU, les au-revoirs, la vie incroyable de Delhi...tout cela viendra petit à petit quand ma nostalgie m'effrayera, et qu'inscrire quelque part cette année continuera à la rendre vivante. L'urgence s'est faite au contraire sentir ici de vivre, vivre et ne jamais s'arrêter, tant qu'il en était encore temps. Se faire emporter par ce tourbillon incroyable de Delhi, plonger, et continuer.

Et me voilà maintenant. Dimanche 12 juin, 11h53. A cette heure-ci, la semaine prochaine, je serai quelque part dans le monde, dans un avion qui filera vers Londres. A cette heure-ci, mes trois énormes valises se seront faites enregistrer, j'aurais payé mes énormes surtaxes de poids, je les aurais traînées difficilement du taxi à l'aéroport, et quelqu'un aura accouru m'amener un chariot. A cette heure-ci, Delhi aura disparu, j'aurais cherché en m'envolant la JNU de regard, cet énorme espace vert à côté de l'aéroport, pour un dernier au-revoir. A cette heure-ci, fatiguée, j'essayerai de m'endormir, probablement sans succès, cherchant à tout prix à emmagasiner mes dernières images de l'Inde... Bref, à cette heure-ci, la catastrophe. La fin du monde. Au moins du mien.

Il y a de nombreux au-revoir. Aucun n'est réjouissant. Les amis qui s'en vont avant vous, les connaissances qui continuent ailleurs leurs chemins, les professeurs, et les regards du quotidiens pratiques mais attachants. Les amis de la JNU, mes classmates, avec des au-revoirs qui se renouvellent, quand on croit ne plus se revoir, mais qu'ils reviennent pour moi. Et celui qui compte un peu plus aussi, le plus tard possible. Et l'Inde.
Oui, dire au-revoir à l'Inde. C'est laisser ce goût épicé sur mes lèvres après le repas, laisser partir les tchaï dispersé à chaque recoin, y compris à 4h du matin dans mon sleeper class. Dire au revoir aux vaches, aux chiens, aux gens qui dorment au milieu de la route, et tant pis pour les voitures. Au-revoir aux klaxons et aux femmes qui parlent très très fort dans mes oreilles, à ceux en vélo qui crient quelque chose que je n'aurais décidément jamais compris. Au-revoir à cette vie incroyable, terriblement incertaine et donc follement libre qui veut que l'on ne peut jamais savoir à son réveil ce qui nous arrivera dans la journée, mais que selon la loi universelle indienne, si l'Inde nous emporte dans les problèmes et la dépression, elle nous remontera inlassablement ensuite vers le plus fou et le plus beau. Il suffit de se laisser à elle, de lui faire confiance, et d'attendre... Dire au-revoir à ces incroyables possibilités de partir, de partir un jour parce que Delhi nous étouffe, de sauter dans le train ou le bus le plus pourri de l'humanité, rire beaucoup parce que l'on fait des bonds de trois mètres, ou s'asseoir sur les marches du train, et regarder les beautés incroyables vers lesquelles il nous amène. C'est quitter cette mixité incroyable, qui veut qu'une classe soit composée d'un brahmin (caste supérieure), qui n'est pas autorisé ni à manger non-veg, ni à boire, ni à fumer, d'une autre fille d'un père communiste et libéral du Bengale, d'une de Manipur, état du Nord-Est, à l'allure asiatique plus qu'indienne, qui ne parle pas hindi et qui mange du boeuf et boit, d'un thailandais, d'une musulmane très pratiquante, d'une femme mariée avec une petite fille, d'une française, etc. dans un mélange incroyablement hétérogène, où tout le monde rit autour d'un tchai, hurle autour du cricket, et sort ensemble le soir... C'est quitter un monde à l'apparence sans norme ni aucune règle, où tout est possible à condition de le vouloir suffisamment, et où la seule respectée est la morale imposée par la famille, morale vieille de millénaire dictée par la religion, la tradition et la fierté de son pays. Quitter l'Inde, c'est ne plus jamais retrouver l'odeur si particulière de ce pays, celle qui nous fait dire, lorsque l'on sort de l'aéroport : "me voilà chez moi." Ne plus rire de ces conversations absurdes où l'on essaye de communiquer avec vous en hindi, très vite, et que vous essayez de communiquer en anglais, espérant que l'illumination va éclairer l'un des deux participants...et finissant finalement par un grand éclat de rire devant nos visages perdus. Ne plus marchander les rickshaws, se mettre à hurler, à partir, et les voir accourir avec un sourire, et "beto" (assieds-toi). J'ai gagné.

Dire au-revoir à l'Inde, c'est essayer de faire cette liste, et réaliser qu'elle est et sera nécessairement tellement incomplète, et tellement insignifiante. Laisser l'Inde, c'est laisser ce sentiment indicible qui nous envahit et qui nous accroche à ce pays, à cette ville. C'est continuer à chercher un mot pour décrire un sentiment qui n'en a pas, et savoir que l'on y reviendra. Au plus vite...

Photos : JNU et Jammu avec mes classmates...
Elise, mail moi ton nouveau numéro de téléphone pour qu'on se voie quand tu seras bien rentrée :) . Gros bisous, Anaïs
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